Bienvenue chez vous.

Il y a dans notre théâtre municipal ancré dans son grand quartier de la Mosson un point de résistance qui me semble métaphorique, et qui me fait songer à la manière dont l’écrivain Max Rouquette expliquait « la vérité occitane » à travers son concept de « Vert paradis » :
« Une lumière de l’Eden traversée des reflets blafards de l’abandon ; une lumière blessée. (…) Le jardin de l’Eden au sol interdit à jamais. »
Bien sûr, nous ne pouvons, en tant que responsable politique, nous emparer des mots du poète, ni partager tout à fait son pessimisme ; mais pour être sincère, nous pouvons nous confier sur l’énorme effort que les temps exigent de nous tous. L’énorme effort qu’il nous faut consentir pour que le sol ne soit interdit à personne et pour que nous continuions de croire possible de soigner « la lumière de l’Eden » ; celle des hommes et des femmes, celle des artistes et des poètes, des citoyens et des habitants, mais aussi celle qui joue entre les feuilles des arbres sur les rives de la Mosson et du Lez, qui joue sur la mer si proche, lumière permanente et universelle, spirituelle pour chacun d’entre nous, quel que soit la manière dont nous nous en emparons. 
Pour éloigner les « reflets blafards de l’abandon », au théâtre Jean Vilar notre action s’exerce à travers un projet culturel exemplaire, fondé − à l’image de celui du MOCO que nous ouvrons en ce moment même − sur les grandes missions des politiques publiques culturelles : le soutien aux artistes, la qualité et la diversité de l’offre faite aux publics, et le partage avec les habitants. Ce dernier point est important, car c’est aussi une politique de la convivialité, de la fraternité, de la simplicité... que nous menons, pour une ville heureuse et rayonnante.
Cette saison est le fruit du travail d’artistes et d’agents du service public, celui d’une équipe de théâtre, d’une direction de la culture, de la Ville et de ses partenaires ; autant d’acteurs que je tiens à remercier de faire exister ce théâtre que vous plébiscitez par votre fidélité, votre engagement participatif et votre enthousiasme les soirs de représentations. C’est donc aussi vous, chers habitants de notre théâtre, que je tiens à remercier en vous conviant, comme nous y invite ce beau visuel chatoyant, à prendre votre place en ce coin de paradis.

Philippe SAUREL
Maire de Montpellier
Président de Montpellier Méditerranée Métropole

Pour un théâtre indisciplinaire

L’artiste constitue le centre de gravité de toute activité culturelle, aussi rien n’est-il plus profitable à un territoire que de voir se fonder autour des artistes une communauté d’acteurs intéressés à leurs travaux;  à condition bien sûr que ne s’y développe pas un communautarisme de points de vue.
Les préjugés qui nous plaisent n’en sont pas moins des préjugés et ils représentent un risque d’empoisonnement bien plus considérable que les préjugés contre lesquels nous savons devoir lutter. Si j’évoque ce risque d’alignement de nos conceptions, c’est que nous entendons, ces derniers temps, grossir un chœur aux colorations militantes, qui somme l’art de répondre à l’impératif de nos temps menaçants. Et, avouons-le, ce mouvement aurait tout a priori pour nous plaire – si vous acceptez ce « nous » qui nous agrège dans une assemblée humaniste, écolo, inquiète pour l’avenir, indignée par l’injustice, et pleine de bonne volonté. Les consciences avancent et c’est tant mieux. Mais les consciences avancées définissent aussi des normes. L’engagement obligé en est une, l’assignation au réel en est une autre, l’impératif moral les regroupe en une formule dont les deux termes doivent nous alarmer. Impératif et moral ! Je suis parfois effrayé de voir avec quelle autorité, quel sérieux, s’expriment les bonnes consciences ; d’entendre fustiger les propos trop prudents des uns, les productions insuffisam-ment politisées des autres, attaquer les artistes au nom de leur soit disant collaboration au système, condamner comme frivole ce qui ne touche pas au réel… C’est brader un peu vite ce qui fait la dimension irréductible de l’art : son rapport à l’imaginaire, sa valeur de subversion et d’émancipation du réel. Aurions-nous oubliée, par exemple, la formidable réponse que fut le Surréalisme aux horreurs de son temps ?
Entendons-nous bien : l’art qui exprime l’époque, si sombre soit-elle et si radical soit-il, nous intéresse au premier chef. Nous voyons émerger des angoisses et des colères dont nous montrons les expressions. Mais il me semble que cette radicalité sera plus passionnante si le consensus ne s’y installe pas et ne la transforme pas en une formule dangereusement unitaire − et finalement chic et prospère, destinée à étancher d’autres soifs de respectabilité.
Ne devons-nous pas redouter de ce qui nous séduit en commun autant de dégâts normatifs que ceux qu’a pu produire un demi-siècle de culture fondée sur l’expertise institutionnelle ? Autrefois l’art se décidait entre professionnels ; est-ce que ça a vraiment changé ? Au moment où nous devrions nous hâter d’en finir avec l’institutionnalisation de l’art, masculine et uniculturelle, où nous pourrions saluer les bienfaits de la transdisciplinarité, de la diversité, de l’émergence de nouvelles pratiques participatives − dont les avancées restent minces et fragiles −, serions-nous condamnés à nous re-discipliner, dans la panique, derrière de nouveaux directeurs de conscience réclamant le respect d’une orthodoxie de l’enga-gement ? Léo Ferré disait : « Les hommes qui pensent en rond ont les idées courbes ». Gardons-nous de former un cercle qui courberait nos pensées. Les temps sont durs, c’est un fait, et il y a plus que jamais urgence à lutter, mais pour ce faire, ne pourrions-nous éviter de nous aligner sur une position commune, dictée par la toute puissante actualité ?
Pour résister à cette tentation, notre programmation mise sur l’équilibre et la diversité. Les artistes y plongent leur pensée dans la longue durée, pratiquent ou pas le rire sans retenue ; ne renoncent pas tous au divertissement ; ne s’interdisent pas tous le sérieux ou le tragique ; sont documentés ou non ; poètes ou pas ; certains aiment les gens, d’autres pas tellement. Bref, aucune des propositions que vous lirez dans ces pages ne cherche à imposer ses règles. Elles ont pour dénominateur commun non des idées communes mais l’objectif de rassembler des nuances et des contradictions.
La musique s’appuie sur l’ampleur des traditions en les confrontant à l’actualité du monde, et ça nous secoue ! Le théâtre inscrit sa course dans celle de la culture humaine, de l’antiquité jusqu’aux temps actuels, et ça nous remue ! La danse fait jouer les corps, et ça a du sens ! Le cirque se fait documentaire, et c’est un spectacle !
    Le théâtre Jean Vilar continue de soutenir la création en coproduisant et en accueillant six projets. La religion du capital où Luc Sabot poursuit le travail entamé depuis plus de dix ans pour décortiquer les ressorts du capitalisme, cette fois en ressuscitant un texte de la fin du XIXe siècle d’une per-tinence et d’une drôlerie effarantes. Avec Andy’s gone 2 , Julien Bouffier nous propose le second volet d’un diptyque sur Antigone commandé à l’autrice Marie-Claude Verdier ; l’originalité, la puissance du jeu et du texte du premier volet nous avaient transportés. Julien Guill, qui nous a offert récemment avec la création partagée Amphitryon un moment de bonheur sans pareil, méritait bien que nous soutenions son Roi Lear  ; d’autant que nous avons pu mesurer depuis longtemps l’importance, la finesse et l’inventivité de son théâtre. Une franche comédie − ou peut-être pas si franche − nous est promise avec Perplexe de Marius von Mayenburg par la compagnie L’Astrolabe sous  la direction de Nicolas Pichot. Le Frankenstein de Sébastien Lagord naitra en laboratoire au théâtre puis hantera les Maisons pour tous. C’est ce soir ou jamais s’annonce comme un grand moment de cabaret… et peut-être de solitude pour Pierre Barayre, bien décidé à tout risquer.
Enfin, le théâtre Jean Vilar est depuis cinq ans un lieu de création partagée. Nous réaliserons notre dixième projet participatif à l’invitation de Bouchra Demrah qui, ayant pris part à deux créations partagées du théâtre, nous a demandé d’écrire avec elle son histoire et celle de ses amies femmes de ménage. La poétesse, auteure, performeuse Natyot a répondu à cette invitation en écrivant avec elles Bonjour, un texte vibrant qui sonne le réveil de notre attention.
Toute l’équipe du théâtre vous attend avec impatience pour vivre ensemble cette saison pleine de liberté !

Frantz DELPLANQUE
Directeur du Théâtre Jean Vilar